Conte de Pâques.


Il était une fois un monastère si fervent, que l'on n'aurait su dire qui était le plus saint parmi les moines. Le Père Abbé, surtout, avait une confiance en Dieu et une foi... à faire marcher les montagnes, comme aurait dit Jésus dans l'Evangile. Le Père infirmier était compatissant et habile à guérir comme saint Luc, saint Côme et saint Damien réunis. Le Père Augustin, bibliothécaire, connaissait les textes saints mieux que saint Jérôme et saint Thomas. Le frère cuisinier se tenait plus humble et plus effacé que le pâle serpolet qu'il mettait dans ses sauces...
Enfin, on les citerait tous.

Mais parmi ces saints hommes, un jeune moinillon se faisait remarquer encore par sa ferveur, sa pureté et son obéissance. Orphelin, on l'avait recueilli, enfant, au monastère. Il y avait grandi, étudié, faisant la joie de tous.

Aussi, lorsque, adolescent, il demanda de revêtir à son tour la coule blanche, le Père Abbé et les moines en chapitre s'empressèrent-ils de le recevoir parmi les moines. On l'appela Frère Candide : nul autre nom ne pouvait mieux lui convenir.

Ah ! j'oubliais ... à toutes ses vertus, Candide joignait un don bien agréable, que Dieu lui avait fait : il chantait comme un chœur de vierges au Paradis. On lui confiait les solos à l'Office.
Alors il se croyait devant la Trinité Sainte ; sa voix quittait la terre ; elle était à la fois le cristal de la source, le trille du rossignol et la harpe du vent...

Et parce qu'elle était pareillement sincère et montait du cœur, cette voix emportait les âmes, les décollait des marais d'ici-bas, les emplissait de blancheur et de bonté.
C'est pourquoi manants, artisans, seigneurs et tous chrétiens de la contrée accouraient en foule à l'église lorsque Frère Candide devait chanter.

En cette veille de Pâques, tout le monastère, en grand recueillement, se préparait à célébrer la Sainte Nuit. Le petit frère avait répété les antiennes et l'Alleluia qu'il devait lancer pour annoncer aux hommes la victoire de Dieu.
Les moines le trouvaient bien pâle ces temps-ci, mais après un long jeûne et les pénitences de carême, eux-mêmes n'étaient pas très brillants ... Nul ne s'inquiéta.

Or, pendant le grand silence qui précédait l'Office, le Père Abbé - qui veillait, ayant envoyé dormir les autres - s'avisa tout à coup d'une recommandation qu'il avait oublié de faire à son petit chantre.

Il gagna donc sans bruit la cellule de Frère Candide. Comme il dort bien, le cher enfant ! Comme on dort à quinze ans, avec une conscience sans reproches. "Frère Candide ?" Pas de réponse.

L'Abbé en est surpris : ce petit frère, si obéissant, le moindre appel suffisait à le tirer du plus profond sommeil. Il s'approche. Candide repose sur le dos, les mains jointes sur son crucifix, un radieux sourire entr'ouvrant ses lèvres. "Comme il est beau, pense l'Abbé, mais... comme il est pâle !" Il approche encore, pose sa main sur le front du novice et soudain recule, un coup au cœur : Frère Candide est froid, Frère Candide est mort.

Le moine tombe à genoux, son chagrin le terrasse, mais il pense bientôt au bonheur de ce petit frère qui va chanter l'Alleluia au Ciel, et son chagrin se tait. L'Alleluia ? mais tout à l'heure, à l'Office...?

Cette pensée terrasse à nouveau l'Abbé. N'importe quel moine d'un pieux monastère peut chanter la Louange divine, mais pas comme Candide... Et la foule qui déjà se presse et que le Père devine, pieusement avide, attendant sa joie !

"Si vous aviez la foi gros comme un grain de sénevé... a dit le Seigneur, vous diriez à cette montagne "jette-toi dans la mer" et elle s'y jetterait" achève l'Abbé dans son cœur. Ce cœur bat à grands coups tandis que ses lèvres répètent obstinées, volontaires : "Seigneur je crois. Seigneur, vous pouvez tout." Puis, fixant le gisant :
"Frère Candide, si obéissant, je vous l'ordonne, vous chanterez l'Alleluia tout à l'heure à l'Office."

Ayant refermé doucement derrière lui la porte de la cellule, le Père Abbé gagne l'église. Il n'est même pas surpris de voir Frère Candide dans sa stalle habituelle : "Je savais bien, mon Dieu, que rien ne vous est impossible."
L'office se déroule et voici le moment de l'antienne et de l'Alleluia. Frère Candide gagne le lutrin. On croirait qu'il glisse, sans pieds, sur la dalle et le Père Abbé voit autour de lui comme un nuage d'or ; mais il est le seul à le voir.

"Alleluia !" les notes montent jusqu'à la voûte, décollent de la terre (d'ailleurs, la Louange divine est-elle de la terre ?). Chaudes comme l'encens, légères comme vols d'anges et si pures, elles annoncent la gloire du Sauveur victorieux du mal et de la mort, notre gloire future aussi, puisque nous serons avec Lui.

Les fidèles en pleurent d'émotion. Jamais encore le petit frère n'a chanté, n'a prié plutôt comme cette nuit-là. Tous prennent envie de devenir bons, de pardonner, d'oublier un peu leur argent pour penser au Ciel ; tous aiment Dieu d'un cœur nouveau, d'une joie nouvelle ; ils adorent, ils prient.

L'Office terminé, les moines regagnent leurs cellules et le Père Abbé se rend en hâte à celle de Frère Candide.
Le petit novice est toujours là, immobile, mais le sourire s'est accentué encore et tous les parfums de l'encens, toute la lumière des flambeaux entourent maintenant sa forme blanche.

"O vertu de l'obéissance !" murmure l'Abbé en tombant à genoux.
Il sait que Frère Candide lance à présent au Ciel les notes triomphantes de son Alleluia.

(Louise ANDRE-DELASTRE. Mamie raconte)


 

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